Étude de cas : Mark Napier, net.flag, 2002
Jon Ippolito : Dans le cadre du processus de commission pour net.flag, vous avez parlé avec enthousiasme de la manière de convertir votre œuvre en un nouveau média lorsque sa technologie actuelle sera devenue obsolète. Et pourtant le paradigme des médias variables va à l’encontre de la formation spécifique à un médium que les artistes reçoivent généralement. J’imagine aisément que nombre d’artistes se sentent menacés par le fait que quelqu’un puisse re-créer leur œuvre après leur décès. Pourquoi ne vous sentez-vous pas menacé par cette idée?
Mark Napier : J’ai travaillé pendant 15 ans en développement de logiciels et j’ai constaté pendant ces années l’apparition et la disparition d’un grand nombre de logiciels : applications, systèmes d’exploitation, langages et normes. J’ai conçu beaucoup de codes qui ont été mis au rebut après quelques années, ayant été réécrits dans un nouveau langage destiné à une nouvelle plate-forme. À maints égards, je trouve cela encourageant. Les produits logiciels peuvent toujours être améliorés et modifiés. Il n’y a pas de produit définitif. Cela favorise l’expérimentation et la croissance.
En musique, on peut interpréter une chanson avec différents instruments. Cette expérimentation ne diminue aucunement la chanson, et il peut arriver que l’auteur tire parti d’entendre une nouvelle façon de traiter sa composition. On peut entendre des symphonies de Beethoven jouées avec divers instruments, peut-être légèrement modifiées par l’interprétation des différents musiciens, mais on reconnaît néanmoins que ce sont des œuvres de Beethoven.
Il en va de même pour les œuvres d’art faisant appel à un logiciel. Le langage informatique, le système d’exploitation et le matériel forment une infrastructure qui sert de support à l’œuvre, mais ils ne constituent pas l’œuvre en soi. L’œuvre réside dans un algorithme, une conception élaborée sur cette infrastructure, qui change constamment et vieillit rapidement. S’accrocher à cette technologie, c’est s’arrimer à un bateau en naufrage. Il faut être assez agile pour sauter sur le bateau suivant et notre œuvre d’art doit être assez adaptable pour le faire avec élégance.
J.I. : net.flag fait partie de la collection permanente du Guggenheim. Quelle est la responsabilité du musée étant donné qu’il doit être possible de voir cette œuvre 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24 au moyen d’une connexion Internet? Peut-elle être prêtée? Pourrait-elle diverger en versions différentes? Je devrais préciser que ces questions s’appliquent à toute œuvre en réseau. Il existe tout un éventail de réponses que j’exposerai en fonction des quatre stratégies possibles de préservation.
Entreposer l’œuvre consisterait – de manière métaphorique – à empêcher la tenue d’expositions simultanées. Il existe une copie de l’œuvre et tout le monde y a accès, ce qui est possible avec Internet.
Émuler l’œuvre pourrait consister à tirer parti de la distribution inégale de l’accès à Internet; tous les sites n’ont pas le même public. Si nous prêtions net.flag, par exemple, à ZKM (Center for Art and Media, Karlsruhe), la sélection des éléments du drapeau pourrait différer, disons parce que plus d’Allemands visitent ce site ou que des personnes différentes consultent un site Web allemand. Dans ce cas, que devons-nous faire des drapeaux que le public de New York a ajoutés? Dans le cadre d’une émulation plus générale – re-créer l’apparence de l’original – nous ferions table rase pour commencer avec un rectangle vide et laisser les gens ajoutés des drapeaux à partir de zéro. Cela renouvellerait l’expérience de la première personne à avoir vu la version présentée à New York. Il y aurait ainsi deux clones mais dont l’apparence serait différente.
Migrer l’œuvre, ou l’actualiser, pourrait consister à fournir un clone au ZKM, tout en conservant tous les changements et les ajouts apportés au drapeau présenté à New York jusqu’au moment du prêt. Le clone hériterait de l’intégralité du drapeau créé jusque-là. Les deux clones divergeraient ensuite, ce qui les rendrait, dans un certain sens, non conformes à chacun après la série initiale de New York. Les New Yorkais continueraient de faire des ajouts à la série originelle de drapeaux de New York, et les Allemands ajouteraient une série différente de drapeaux à la série originelle de New York.
La dernière stratégie, la ré-interprétation, consiste en quelque sorte à boucler la boucle. Ré-interpréter net.flag pourrait consister à recourir à une boucle de données pour créer et forcer une intégrité entre deux clones. Le drapeau de New York obtiendrait les ajouts allemands, tout comme le drapeau allemand obtiendrait ceux de New York. Cette étrange créature se modifierait simultanément dans différents lieux de présentation, mais elle vous donnerait pourtant la redondance nécessaire pour préserver les données au cas où un serveur individuel flancherait.
À mes yeux, les stratégies se valent. Il appartient à l’artiste de décider.
M.N. : C’est ce que j’aime du Web – rien n’est définitif. Il est très difficile de déterminer ce qui est définitif, ce qui correspond à la bonne façon ou même à l’unique façon.
J’ai toujours envisagé net.flag comme une œuvre unique. Elle n’a pas à être restreinte concrètement, à savoir de synchroniser des bases de données – qui sait ce qui survient en technologie? Comme l’a précisé Jeff [Rothenberg], il s’agit d’une question logique. Si le logiciel vous permet de créer l’illusion qu’il n’y a qu’une seule œuvre sur Internet, il n’y a donc qu’une seule œuvre sur Internet.
net.flag crée une parodie de ce que tentent de représenter les drapeaux. Ces derniers ont pour but de flotter au-dessus d’un territoire et d’unifier les gens, alors qu’en fait les peuples ont plutôt tendance à diverger et à déchirer, changer ou nier les drapeaux. Je trouve intéressant d’avoir un emplacement, une adresse. Le contrat du musée stipule que l’œuvre est sur le Web à une adresse permanente, aisément accessible au public par le truchement d’un signet. Elle ne sera pas déplacée, démantelée ou entreposée. L’œuvre est essentiellement publique et devrait pouvoir être vue tant et aussi longtemps que le permet la technique. Son emplacement, accessible au moyen d’une adresse texte, est un lieu réel – le lieu pour voir le drapeau d’Internet.
Je ne m’oppose pas complètement à ce qu’on joue l’œuvre différemment. Ce pourrait être intéressant de voir ce qui arrive si vous la présentez en Allemagne sous une forme vierge. En autant qu’on comprend qu’il s’agit d’une autre itération de l’œuvre, en fait une performance différente. L’œuvre possède un aspect performatif. L’original de net.flag est doté d’un tableau chronologique qui pourrait durer des années. Si vous voulez diverger de cela et créer une sorte de sous-culture, il est nécessaire de préciser qu’il s’agit d’une autre « performance », dotée de sa propre histoire et de son propre tableau chronologique. J’ai tendance à laisser les choses assez ouvertes. J’aime bien l’idée de jouer et d’utiliser l’œuvre, et j’aimerais voir les résultats en autant que j’ai les miens (rires), c’est-à-dire l’original.
J.I. : Qu’en est-il de la variabilité géopolitique de l’œuvre? Les drapeaux ne sont pas des symboles platoniques universels. Les nations voient le jour, disparaissent et changent leur drapeau. Avez-vous songé à l’émulation ou à la migration lorsqu’il sera nécessaire de reprogrammer l’œuvre, et pensé à conserver la sélection originelle de drapeaux plutôt que de supprimer les drapeaux obsolètes et d’ajouter de nouveaux drapeaux?
M.N. : À quel moment l’œuvre est-elle vivante? À quel moment sommes-nous en train de reproduire une chose du passé? Pour que l’œuvre soit vivante, il faut que les drapeaux qui y ont été créés soient à jour. Cela suppose une ré-interprétation; à un moment, il faudra rafraîchir l’œuvre. En partant de l’hypothèse que nous avons un registre pour l’œuvre, soit une interface fonctionnelle ou une vidéo d’une interface fonctionnelle, peut-être une vidéo montrant un tableau chronologique des gens interagissant avec l’œuvre, nous disposons d’assez d’information pour qu’un futur programmeur puisse reproduire l’œuvre en fonction de la technologie existante du Web et des langages de programmation actuels avec le drapeau des pays de cette époque.